L’épuisement est-il professionnel ?

Lionel DALOZ


Si la notion de burnout a révélé le malaise latent de nombreux milieux, elle demeure pauvrement définie et non intégrée dans la CIM*-10 et le DSM**-5. Une controverse porte notamment sur la délimitation du trouble. Deux conceptions se sont ainsi radicalement opposées dès l’origine. L’une, à la suite de Freudenberger, conçoit un état existentiel du sujet (avec sa vie privée, son enfance) selon une trajectoire semi-autonome du travail et menant à une dépression (d’épuisement). L’autre, à la suite de Maslach, conçoit une réaction spécifique du professionnel en situation, s’apparentant au stress, avec sa finalité d’épuisement, et dont les causes et principales conséquences peuvent se relier formellement aux caractéristiques du travail.

Face à cette situation peu satisfaisante, l’idée depuis vingt ans a été de mieux comprendre l’impact du burnout sur la vie psychique à travers une batterie de tests, d’échelles et d’entretiens cliniques. Le but était double : d’une part préciser cet état (postulé) d’épuisement professionnel, d’autre part, le différencier d’une vie indemne et de formes de dépression. Nous présentons ici quelques résultats concernant l’estime de soi (Self-Esteem Inventory - Coopersmith, 1986) et la qualité de vie (Profil de la Qualité de Vie Subjective – Dazord et coll., 1994), ainsi qu’à une question tirée du Composite International Diagnostic Interview Simplified (CIDIS) demandant au sujet s’il se sent comparativement à des gens de son âge en mauvaise, moyenne, bonne ou excellente santé.

Alors, à votre avis, qu’ont répondu en moyenne les sujets épuisés au CIDIS ? Et pensez-vous avec Maslach que seule la satisfaction envers le travail se déprécie, ou avec Freudenberger que la satisfaction envers sa vie générale est affectée ? Et quid de leur estime de soi, diminuée en théorie lors de processus dépressifs mais sauve dans ceux du stress ?

Les résultats ici de médecins et de paramédicaux suggèrent un entre-deux ambigu entre normalité et dépression dont atteste le fait de présenter des scores élevés de burnout et se sentir parallèlement en bonne ou en excellente santé ! De quoi introduire aux dynamiques en cours, affectives, cognitives et relationnelles, et à la problématique générale : comment des sujets en arrivent à de tels états de morosité et de passivité à l’inverse de leurs idéaux, ou bien décompensent pathologiquement, deviennent maltraitants – et quelle aide proposer conséquemment ?

Le tout obligatoirement en quinze minutes, et mieux vaut, tant les questions surgissent loin de la simplicité attribuée au burnout et à ses causes...

*CIM : Classification Internationale des Maladies

**DSM : Manuel Statistique et Diagnostique des Maladies Mentales

Daloz L. (2016) Introduction à la clinique du burnout et de la démotivation, préf. B. Bonin, L’Harmattan, Paris.

Gilibert D., Daloz L. (2008) Impact of emotional component of occupational burnout and causal attributions among psychiatric caregivers, Eur Rev Appl Psychol, 58, 263-274.